Au-delà du cas Alstom,  se donner les moyens de défendre notre industrie.

Le groupe Alstom, fleuron de l’industrie française intervenant dans l’énergie et le transport, devrait être démantelé, avec le possible rachat de sa branche Energie (tout de même 70% du chiffre d’affaires) par General Electric (GE) dont l’offre a les faveurs du conseil d’administration du groupe. L’entreprise ayant subi la crise de 2009 et le recul du marché est en situation financière difficile, et la vente de la branche Energie permettrait de renforcer le bilan de la branche Transport. L’allemand Siemens est également intéressé pour le rachat et a reçu récemment, dans la précipitation, les faveurs du Ministre français de l’Economie, Arnaud Montebourg.

Le dossier Alstom est complexe et notre ambition n’est pas de commenter les offres de GE et Siemens ni les solutions proposées, mais nous souhaitons apporter des éclairages sur les raisons de la situation actuelle et donner notre vision d’une politique industrielle volontariste.

On peut regretter le rachat partiel d’Alstom par GE au nom de la renommée industrielle de la France mais il faut être lucide sur les constats suivants:

  • Alstom en a parfaitement le droit ; l’Etat n’étant pas actionnaire il n’a pratiquement aucune influence. Le rachat par un groupe américain est un exemple des règles du jeu de la mondialisation.
  • L’offre de GE apparaît solide et raisonnable, et c’est un groupe déjà bien implanté en France. GE est davantage complémentaire que concurrent en comparaison de Siemens, et a apporté de nombreuses garanties en termes d’emploi français. La scission des activités Transport et Energie n’est pas problématique.
  • Enfin nous avons délaissé l’industrie en France pendant trop d’années et nous ne payons aujourd’hui les conséquences.

 

Alstom, victime d’un manque de
politique industrielle volontariste

L’industrie a très nettement reculée en France. La part de la valeur ajoutée industrielle dans la valeur ajoutée nationale a tellement diminué (à 12,6%) que la France est désormais en 17e position européenne. Certains ont pu croire à tort que nous pouvions, voire que nous devions, remplacer avantageusement l’industrie par les services, au nom d’une pseudo-société post-industrielle, vision dominante de la classe dirigeantes des années 1990 et 2000. Au contraire, l’Europe, et la France en particulier, ont besoin d’une industrie forte pour une économie solide et pour peser sur la scène internationale. En effet, l’influence diplomatique d’un pays se mesure aussi par la taille de son arsenal industriel.

 

Des choix stratégiques douteux
et une politique inadaptée

La faiblesse actuelle du groupe Alstom s’explique aussi en partie par des choix stratégiques douteux, poussés par l’Etat français. D’abord la scission Alcatel-Alsthom en 1998 et la mise en bourse de la nouvelle société devenue Alstom. Puis, la montée de Bouygues dans le capital d’Alstom en 2006 qui rachète les parts de l’Etat et devient ainsi le principal actionnaire. Bouygues, actionnaire opportuniste aujourd’hui désireux de revendre ses parts pour réinvestir dans les télécommunications et le numérique, détient les clés de l’avenir d’Alstom. A noter également : le rachat de la partie haute tension d’Areva T&D (pourtant en bonne santé mais Areva avait besoin d’argent, T&D est saucissonné et vendu à Alstom et Schneider Electric) dont le retour sur investissement se fait toujours attendre et une faible marge opérationnelle.

Par ailleurs, la politique économique est également à mettre en cause, via l’augmentation du coût du travail et de notre faible compétitivité. Le dossier met aussi en lumière les difficultés de financements de nos entreprises, avec une épargne française trop peu orientée vers l’investissement industriel.

Enfin, le manque de vision à long terme des politiques énergétiques et climatiques françaises et européennes a pénalisé les entreprises du secteur, de la PME au grand groupe, qui ont limité leurs investissements. L’Europe s’est fixé des objectifs en termes d’énergie et de climat pour 2020 et travaille sur ceux de 2030, une échéance qui est à la fois rapprochée au vu des cycles longs d’investissements dans l’énergie et à la fois trop incertaine vu les incertitudes du marché libéralisé.

 

Des activités stratégiques et des enjeux
de souveraineté technologique en Europe

Alstom intervient dans plusieurs activités stratégiques qui posent la question de notre souveraineté technologique en Europe. Alstom Grid est un acteur majeur de la haute tension et propose des solutions logicielles de pilotage du transport de l’électricité, et donc un acteur clé dans le cadre des investissements massifs à venir dans le réseau de transport d’électricité et de l’émergence du concept smart grids et super grids européen. Alstom Power est l’unique fournisseur du turboalternateur de l’ensemble des centrales nucléaires françaises (partie conventionnelle) d’EDF. Voir cette activité adossée au conglomérat GE-Hitachi, concurrent d’Areva-EDF pour la fourniture de réacteur nucléaire, pose la question de notre indépendance. Dans le contexte de la mondialisation, nous avons tout intérêt à avoir en Europe les compétences sur des industries stratégiques comme l’énergie et les transports.

 

Cacophonie au gouvernement

Conscient du caractère symbolique de ce rachat, le gouvernement s’est exprimé d’abord par la voix du ministre de l’économie, Arnaud Montebourg, qui rejette en l’état l’offre de GE. Puis le président de la République Francois Hollande juge lui aussi l’offre de GE « insuffisante » et « inacceptable ». Mais quelques jours après, Francois Hollande affirme finalement, avec la chancelière allemande Angela Merkel que ce sont « des décisions qui ne relèvent que de l’entreprise ». Ne souhaitant pas montrer que l’Etat est en réalité bien impuissant et peu influent sur le dossier, le gouvernement tente de rassurer l’opinion en gesticulant. Une politique industrielle demande davantage que de simples positions dogmatiques au nom du patriotisme.

 

Savoir penser européen

Suite à l’annonce d’un possible rachat de la branche Energie d’Alstom, le gouvernement français est intervenu et a défendu un rapprochement Siemens-Alstom en vue d’en faire un « Airbus de l’énergie », et cela sans concertation préalable avec nos partenaires européens. Si la volonté d’avoir un champion européen de l’énergie semble louable, ses contours sont trop imprécis. Airbus s’est construit par un rapprochement de diverses entreprises industrielles européennes, qui coopéraient déjà, dans l’objectif de proposer un produit précis : un gros porteur (l’A300), et dans un marché qui ne permettait plus la coexistence de si nombreux constructeurs. Le secteur de l’énergie est différent et bien trop vaste pour se résumer un à seul produit. Quels acteurs ? Quels objectifs ? Quels produits ? Que faire du nucléaire dont l’Allemagne ne veut pas ? Que faire du charbon dont la France ne veut pas ? Autant de questions qui montrent qu’il ne suffit pas de copier une entreprise, certes gagnante, pour que cela fonctionne dans un autre secteur. Pour le cas Alstom, il faut dire oui à une solution européenne, mais surtout oui à une solution viable, solide et pérenne, et non pas pour de simples raisons de patriotisme.

Le dossier Alstom, avec toute sa complexité et ses enjeux, nous montre que, plus que jamais, nous devons penser européen, et développer une vision de long terme de notre politique industrielle, afin de favoriser la stabilité et la pérennité des investissements. Il montre aussi les difficultés de financement de nos entreprises industrielles, créatrices d’emploi, avec une épargne française mal orientée.

Au-delà du cas Alstom, il s’agit de savoir se donner les moyens de défendre notre industrie.

 

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Jeunes Forces Démocrates