A l’heure où le centre se cherche une identité idéologique, il peut être bon de se plonger dans les racines de notre mouvement politique. Un exercice auquel s’est livré Louis Mancheron, professeur de Lettres, qui au travers des ouvrages de Pierre Levêque, Jacques Derogy et Jean-François Kahn nous propose de revivre, dans un exercice littéraire original, la campagne de Jean Lecanuet de 1965.

Le jour des résultats du Premier tour (5 décembre 1965 à 19h)

Dans son petit appartement de Boulogne, Jean Lecanuet marche un peu nerveusement, jetant de temps à autre un regard vers Paris dont les feux paraissent se dissoudre dans la bruine. Il est arrivé de Rouen vers 16H dans une ID19. Il ne veut voir personne. Son chauffeur est venu prendre sa femme Denise pour l’emmener au siège du comité des démocrates, Boulevard Saint-Germain.

« Dans les grandes épreuves, comme dans les résultats des grands concours, il faut rester seul. » Et là, dans ce pied-à-terre de quatre pièces situé derrière une église, sans un bibelot, sans un tableau au mur, garni seulement d’un divan, d’une table et d’un vieux poste de radio qui appartenait à sa belle-mère, il se sent vaguement angoissé.

20H : Jean Lecanuet est allongé sur son divan pour écouter les premiers résultats d’Europe 1. A 20H17, la première fourchette lui donne entre 16 et 24%. C’est un peu mieux qu’il espérait. Il téléphone ensuite au comité des démocrates où ses amis n’en savent guère plus que lui. Les résultats finissent par tomber. Lecanuet retrouve son état-major au restaurant « Méditerranée », place de l’Odéon, dans la salle du haut. Autour de lui : Maurice Faure (président du Parti Radical), Pierre Abelin (député M.R.P. de Châtellerault), Bernard Motte (l’industriel du Centre National des Indépendants), Jacques Duhamel (député du Jura).

L’Europe trouve un candidat

A la fin du mois de septembre, tandis que le Centre continue de chercher un candidat, Joseph Fontanet, en plein bureau national du M.R.P., se retourne vers Jean Lecanuet et lance sur un ton grandiose et prophétique : « nous ne pouvons-nous faire les complices de la réélection du général de Gaulle. Une candidature européenne s’impose ; la tienne, Jean ! ». Lecanuet répond alors à Fontanet : « Je considère l’échec comme certain, mais si tu es convaincu du contraire, tu me parais être tout désigné pour être candidat ».

Le 10 octobre, lors de la conférence d’information du parti, c’est beaucoup plus serein. Pierre-Henri Teitgen jaillit soudain de son siège et s’écrit : « Je t’en supplie, Jean, présente-toi, sauve vingt-cinq ans de sacrifice, suis l’exemple du pape… ». Certains M.R.P. sont peu convaincus, car il y a des électeurs gaullistes au M.R.P.. Le parti songe ensuite à Pierre Sudreau. Pierre Sudreau, ministre de la construction, puis de l’éducation nationale du général de Gaulle, avait quitté le gouvernement en octobre 1962. Une rencontre a lieu lors d’un diner chez Pierre Abelin. Tout le monde est tout de suite d’accord, Sudreau est le candidat idéal : résistant, bon père, bon ministre, pas homme du passé… Au cours de la réunion, Sudreau hésite puis bat en retraite : « il est trop tard, explique-t-il. On ne prépare pas une campagne à l’esbroufe, il faut travailler, constituer une équipe, organiser des réunions, trouver des moyens… ». Il est 2H du matin. Sudreau prend Lecanuet à part : « moi je ne peux pas, mais vous devriez y aller ». Lecanuet ne répond pas, mais les choses commencent à évoluer dans sa tête. Théo Braun qui, en sortant, l’accompagne un moment lui déclare : « vous ne savez pas ce que vous voulez. On ne peut pas continuer comme cela 107 ans à jouer à cache-cache. On a pas le droit de susciter des espoirs ». Lecanuet continue tout seul son chemin dans la nuit étoilée vers son pied-à-terre de Boulogne, agité par des idées contradictoires. Une fois chez lui, Lecanuet s’adresse à sa mère et lui demande conseil.

– Ce serait une folie d’accepter, n’est-ce-pas ?

– Ce serait périlleux, mais crois-tu que c’est un combat à livrer ?

– Il doit être livré. Refuser ce combat, c’est disparaître. Il faut que quelqu’un porte le drapeau démocrate.

– Et si vous ne trouvez personne, alors toi, vas-tu déserter ?

Lecanuet est un peu ébranlé. Le lendemain matin, comme il le dit lui-même, « je me sentis poussé par une sorte de fatalité, d’obligation intérieure ». Il se rend au bureau national du M.R.P. où Fontanet lui déclare : « dans une demi-heure, la presse sera là. Que faut-il dire aux journalistes ? ». « Et bien, répond Lecanuet, tu n’as qu’à dire que le centre sera présent ».

Le mardi après-midi, Lecanuet remet à la presse un communiqué :

« J’ai déjà fait savoir que le centre aurait un candidat aux élections présidentielles. Je suis ce candidat. Je donne aujourd’hui ma démission du M.R.P., non pour renier des convictions qui sont connues, mais pour montrer ma volonté de dépasser les formations politiques existantes. Dans sa récente allocution, le Premier ministre ne voyait le combat qu’entre le présent et le passé, je voudrais ainsi ouvrir les voies de l’avenir ».

Le lendemain, le Monde titre : « le candidat pris au piège. » Le premier sondage publié par l’Express donne au général de Gaulle entre 41 et 44% des voix, 16% à Mitterrand, 5% à Tixier, 2% à Lecanuet…

Le visage lisse, le poil luisant, un joli sourire à fossettes, une carrure d’athlète de cour, un air de bonne santé et de vigueur, Lecanuet fait son entrée dans le monde des prospectus et des panneaux d’affichage.

Le courrier des démocrates le présente ainsi : « parmi ceux qui préparent l’avenir de la France, Jean Lecanuet apparaît comme un des premiers personnages du pays, parce que son intelligence, sa culture, son désintéressement, son courage, son passé civique le désignent comme cela. » Lecanuet fut reçu premier à l’agrégation. A 25 ans, il était professeur de lettres et, la nuit, membre d’un réseau de résistance dirigé par le capitaine Mitchell, il faisait sauter les trains de la ligne Lille-Bruxelles. Il fut arrêté, passé à tabac, puis libéré.

En 1951, il fut élu député de Rouen. Quatre ans plus tard, il se rendit célèbre en prononçant un terrible réquisitoire contre Mendès-France. Comme ce dernier, alors président du Conseil, demandait un sursis, il lui lança au visage : « je crains que l’attente ne compromette la détente ! ».

Il se retrouve le 13 mai 1958, directeur du cabinet de Pflimlin.

L’envolée de Lecanuet

La campagne de Lecanuet commence. Le 22 octobre, le Centre National des Indépendants le suit ; puis ce furent le 25 octobre la fédération M.R.P. du Nord, l’ancien ministre Robert Buron, et enfin le 8 novembre le M.R.P. du Bas-Rhin, fédération que l’on considérait comme la plus gaulliste. Lecanuet s’impose et devient une vedette. Ses adversaires ironisent sur « John Fitzgerald Lecanuet ». Peut-être est-ce là un involontaire hommage au pouvoir de séduction dont joue un candidat conscient de son charme.

Sa campagne a pris un départ foudroyant qui a surpris ses partisans et ses adversaires : ceci grâce à un organisme qui s’intitule « Services et méthodes » et que dirige M. Michel Bongrand. Lecanuet accepte le 2 novembre que la société se charge de la publicité sur le thème « le Kennedy français ». La société crée une véritable agence d’information, avec trente collaborateurs, un laboratoire photos, des sténos de presse et des motards ; tout cela au service du candidat Lecanuet. Deux photographes s’attachent aux pas du candidat. Un « concepteur », M. Pierre Heim, est sur la brèche. Un réseau de correspondants et d’ambassadeurs est chargé de contacter les quotidiens régionaux. Tout cela est minuté, rationalisé, minuté.

Son image s’étale sur tous les murs de France et la cote de Lecanuet monte. Il multiplie les déplacements, saute d’une ville à l’autre, serre des mains, signe des autographes, s’adresse à la jeunesse.

Enfin, le 30 novembre, il parle à Paris. Cette fois « Services et méthodes » expérimente un nouveau truc.  Théo Braun a versé une caution de 25 millions de francs et loue un des deux eïdophores existants à Paris. Il s’agit d’un système permettant la retransmission d’émissions télévisées sur écran géant. Pierre Fauchon prend la décision de louer le Palais des sports ; apprenant cela, Fontanet hurle : « vous avez creusé le tombeau de Lecanuet. Nous sommes incapables de remplir le Palais des sports ». En fait c’est un triomphe et plus de 7000 personnes s’entassent dans le stade. Lorsque tout s’éteint et que se lève majestueusement l’immense portrait de Lecanuet. Et soudain, apparaît alors le général de Gaulle. A côté du portrait démesuré de Lecanuet, le général semble tout petit, tout bouffi. Le rire envahit la salle.

De nouveau, le Palais des sports est plongé dans le noir. Un projecteur blanc balaie la salle puis s’immobilise sur une petite porte en bas et à droite de la tribune. Un « oh » parcourt la salle. Un moment de silence, la porte s’ouvre, on applaudit.

Jean Lecanuet manie tour-à-tour le sarcasme et le pathétique : « je ne choisirai pas mon Premier ministre dans le coffre-fort d’une banque » : attaque facile, qui déclenche les rires. « Soyez en paix, mon général, la France continuera parce que la moitié de ses enfants à moins de 35 ans. Soyez sans angoisse, nous bâtirons une Europe qui dépassera les nations, non pour perdre la patrie, mais pour la sauver. Soyez en paix, mon général, la stabilité sera maintenue parce que le pays rejettera le passé ». L’assemblée se lève en entonnant le chant du départ.

Après le Premier tour

La marche de manœuvre de l’ex candidat est assez limitée en cet après-midi décisif où il se met à la rédaction de l’appel qu’il doit lancer le lendemain. De sa main, en présence de Théo Braun, de Faure et de Duhamel, il modifie le texte qui lui a été proposé. Finalement, il met l’accent avec une telle insistance sur l’aspect fondamental de son combat, qu’il semble prêt à traverser le Rubicon. Ce sont : «  la construction d’une Europe politiquement unie, décisive pour l’avenir du pays », la gravité de « tout arrêt dans la marche vers les Etats-Unis d’Europe », le souhait que cette Europe « devienne le partenaire égal des Etats-Unis d’Amérique dans l’alliance atlantique ». Mais Lecanuet ne va pas plus loin, aux électeurs de comprendre…

Le jeudi suivant, Lecanuet fait ce commentaire : « mes suffrages ne vont, pour le moment, à personne, mais les conceptions de Mitterrand sont très proches des miennes ».

La décision de Jean Monnet de voter Mitterrand le 19 après avoir  soutenu Lecanuet le 5 ne constitue pas vraiment une surprise : elle n’en risque pas moins d’impressionner de ceux qui, parmi les modérés seraient tentés de voter « blanc », comme leur ont conseillé explicitement Bertrand Motte et implicitement Pierre Pflimlin.

Louis Mancheron


Références :

  • Pierre Levêque , Histoire des forces politiques en France (tome 3), Armand Colin 1997
  • Jacques Derogy et Jean-François Kahn, Les secrets du ballottage, Fayard 1966