Après la première montée du populisme dans les années 1990 et l’apparition au premier plan de partis de droite radicale en Europe de l’Ouest comme le Front National en France où la FPÖ autrichienne, une seconde étape est aujourd’hui franchie avec leur insitutionalistation sur le spectre politique occidental, en témoignent la percée de Donald Trump aux Etats-Unis et la montée de l’AfD en Allemagne, pays réputé jusqu’alors imperméable au populisme. Si ce phénomène était principalement localisé dans certaines démocraties de l’Europe de l’Ouest, il est aujourd’hui amplement visible dans nombre de pays occidentaux.

La définition du populisme est souvent réduite à une simple rhétorique démagogique et trop souvent associée au nationalisme, à la xénophobie et plus généralement au racisme. On ne peut la cantonner à l’extrême droite, car le populisme peut aussi bien apparaître sous différentes formes, en témoigne le succès relatif de Podemos en Espagne ou encore celui du Mouvement 5 Etoiles en Italie. Le politologue Ernesto Laclau propose d’ailleurs une définition du populisme dans son livre La Raison populiste que l’on pourrait brièvement résumer par l’art d’unifier une pluralité d’antagonismes et de demandes politiques. La critique récurrente et le rejet absolu de certains commentateurs vis-à-vis de ce phénomène est pourtant à nuancer. Bien que la traduction partisane du populisme soit largement critiquable, on peut toutefois concevoir le populisme sinon comme utile pour la démocratie, alors symptomatique d’un système politique sclérosé. Avant de critiquer le populisme, il faut donc d’abord comprendre les ressorts qui l’animent et y apporter les réponses adéquates.

Le populisme, une affaire de personnes

Si l’on reprend la définition d’Ernesto Laclau du populisme, on peut dresser un portrait finalement assez simple des ressorts du succès de Donald Trump : avec un soutien indéfectible à la classe moyenne américaine, blanche,  en voie de marginalisation dans la société américaine, l’idéologie du milliardaire s’articule autour d’une mise en cause constante du fonctionnement de Washington et la dénonciation de l’immigration de masse, qui serait responsable du déclassement des cols bleus. S’il ne s’agissait que ce cela, bien des candidats républicains auraient pu concurrencer Trump aux primaires. Mais voilà, ce dernier est aussi un grand chef d’entreprise, donc membre de la société civile, qui jouit en plus d’une considérable aura de businessman.

Tout ceci explique en grande partie le franc succès de Donald Trump dans la Rust Belt, comme dans les Etats de l’Ohio, de Pennsylvanie, du Minnesota ou encore dans les États où une classe moyenne blanche se sent marginalisée (Iowa, Missouri etc…). Enfin, face à l’ultra-conservateur Cruz, le businessman Trump a su séduire les modérés durant les primaires, ce qui explique son succès en Floride et en Nouvelle Angleterre.

Ce qui pourrait se rapprocher le plus de Trump en Europe serait incontestablement l’AfD, qui fut au départ un parti où figuraient en tête de gondole des économistes assez prestigieux, comme Bernd Lucke. Aujourd’hui, la nouvelle présidente du parti, Frauke Petry, est une chimiste et ancienne entrepreneuse.

Le populisme implique donc la notion de renouvellement de personnes, point sur lequel la communication des mouvements politiques populistes s’appuie avec insistance.

L’économie à la base du populisme

Cependant, réduire le populisme à une simple affaire de personnes c’est négliger la compréhension plus profonde de phénomènes qui alimentent le succès de cette doctrine. Ce n’est pas sans hasard si les penseurs qui alimentent la plateforme idéologique du populisme s’approprient volontiers, à des degrés divers, l’étiquette “réac”.

Le simplisme de l’opposition entre les “trente glorieuses” et le monde actuel pousse bien des intellectuels, mais aussi des politiques, à jouer la partition de la nostalgie d’une période dont on laisse entendre qu’elle aurait pu se prolonger ad vitam aeternam sans l’incompétence de nos hommes politiques.

Sur le terrain économique, les changements structurels sont évidemment particulièrement pointés du doigt, avec la perte de capacité à réguler et contrôler l’économie nationale. Il est alors établi le lien avec la désindustrialisation et la fin du “plein-emploi”. Face aux chocs pétroliers et à la mondialisation, la solution trouvée par les hommes politiques occidentaux à partir des années 1980, consistant à l’abandon de la politique macroéconomique keynésienne au profit d’une économie d’austérité compétitive qui ne protège pas forcément les ouvriers et les agriculteurs fait l’objet d’intenses critiques, surtout depuis la crise économique de 2008 qui a contraint nombre de politiques d’abord récalcitrants à adopter ce modèle économique prédominant.

Si ce raisonnement est partagé par l’immense majorité des français, l’extrême logique (on parle souvent de “bon sens”) du phénomène ne doit pas nous empêcher de pointer ses lacunes. En premier lieu, ce qui est frappant en prenant un peu de recul, c’est que derrière la logique populiste se cache, comme nous l’avons vu, l’idée selon laquelle nous aurions pu rester dans les trente glorieuses. Pourtant, si l’on considère la fin de la guerre froide et surtout le développement des nouvelles technologies, notamment dans les transports et la logistique, on se rend compte qu’il est somme toute logique de voir le nombre de pays en capacité de produire de la richesse augmenter sensiblement. De même, si on admet que les ressources naturelles sont la base absolue de toute création de richesse, on observe que l’absence de progrès technologiques décisifs dans leur exploitation (fusion nucléaire pour l’énergie, transmutation nucléaire pour la matière) fait que la part de richesses naturelles allouée à la production de chaque pays tend à diminuer, soit par simple logique de partage, soit par logique économique, avec des prix grimpant vers le haut. Cette logique économique est encore plus prégnante lorsqu’il s’agit de considérer le fait que tout pays en voie de développement économique tend à consommer davantage, alimentant ainsi encore plus la hausse des prix. Ce n’est donc pas l’incompétence politique qui est responsable de la fin des trente glorieuses, mais une évolution du monde irréversible, alimentée par la volonté de l’immense majorité des peuples de par le monde, à suivre la voie du progrès matériel. Bien sûr, cela ne doit pas occulter l’incompétence de nos politiques, mais celle-ci fut surtout déterminante sur l’incapacité de notre pays à accepter cette évolution et à évoluer pour en tirer profit.

Le populisme tend à se ramifier à d’autres sujets

Les économies occidentales sont donc confrontées depuis plusieurs décennies à la problématique du partage des richesses. Les employeurs, afin de réduire les coûts, ont cherché à maximiser la productivité des employés, en évinçant progressivement les travailleurs jugés moins rentables : les jeunes et les seniors. C’est une réalité particulièrement palpable en France où le chômage des jeunes est parmi les plus élevé d’Europe tandis que notre pays est souvent mis en avant comme ayant les salariés parmi les plus productifs au monde.

Cette situation a abouti à la formation d’un nouveau prolétariat en France : autour des ouvriers, des agriculteurs, des chômeurs, on retrouvera ainsi des jeunes sans diplômes ou avec un simple Bac ou un Bac + 2.  Ces strates de notre société sont à la base de l’électorat du Front National, car elles sont celles qui sont touchées de plein fouet par l’économie en berne et l’affaiblissement de l’Etat. Si la question de l’agriculture appelle un débat plus large, celle des autres catégories citées précédemment appelle à une réflexion autour de la formation.

La culture “desco” (pour “descolarisé”) est un phénomène qui tend à se répandre sur les réseaux sociaux et sur certains espaces, comme le forum de discussion réservé à la catégorie entre 18 et 25 ans d’un grand site de jeux vidéos (qui se trouve être le plus fréquenté de France). Dans ces espaces fleurissent en général nombre de théories du complot. Cette communauté éparse rassemble des jeunes avec, au mieux, un Bac + 2 (en général un BTS) qui n’ont pas pu continuer leurs études et qui sont victimes d’un système économique qui ne laisse que peu d’espaces aux jeunes générations. Le système scolaire est sans doute le grand responsable de cette situation : un déficit d’orientation d’une part, et d’autre part une scolarité ne permettant pas d’avoir l’envie ou la possibilité de poursuivre les études vers des diplômes spécialisés.

C’est donc sur le terrain de la formation que se situe la principale responsabilité de nos dirigeants politiques. Si on observe les choses de manière plus globale, en tenant compte du chômage chez les personnes peu qualifiées ayant subi un licenciement économique, force est de constater la profonde stérilité dans l’action de nos décideurs, sur la formation des adultes.

Si nous avons abordé le sujet du chômage, c’est aussi parce qu’il est révélateur d’un système économique et social qui a conservé en France un côté particulièrement verrouillé. Fruit d’une peur de l’insécurité financière et sociale, ce dernier reste l’un des plus généreux d’Europe en termes de redistribution et de protection. Cependant, son maintien avait un coût caché qu’on évalue aujourd’hui pleinement : d’une part, la peur de diminuer les dépenses sociales a indiscutablement porté préjudice à ce qu’on pourrait qualifier les « dépenses d’avenir » (éducation, (ré)insertion, innovation, santé, défense) et d’autre part une certaine forme d’inertie dans l’économie qui freine l’embauche et les capacités d’innovation dans le secteur privé.

Si l’économie reste donc la première préoccupation des français, cette vision restreinte est cependant un piège car la problématique de notre situation économique, et donc in fine du populisme, est intimement liée à d’autres sujets :

Tout d’abord, comme nous l’avons vu, le conflit générationnel, marqué par un creusement de la dette qui affaiblit l’Etat. En plus de notre système social, il existe également une rente qui pèse sur les plus jeunes (immobilier, emprunts). Enfin, rappelons le rôle particulièrement inhibiteur que jouent les charges sociales et patronales pour l’avancée des jeunes. Ainsi, dans les sondages sur la loi travail, 89% des chefs d’entreprises continuaient de placer les charges comme principal frein à l’embauche, loin devant la situation économique, les 35h ou le code du travail.

Ensuite, vient le problème culturel. En plus du sentiment d’insécurité physique (alimenté par les baisses d’investissement de l’Etat pour y remédier), s’est ajouté un sentiment d’insécurité culturelle dans les années 1990. Cette situation concerne avant tout les pays connaissant des difficultés économiques, car elles exposent davantage les citoyens au dumping social et à la frustration de voir l’État venir en aide aux personnes étrangères ou d’origine étrangère. Frustration d’autant plus grande dans la situation d’un pays comme la France qui mena une politique particulièrement généreuse à l’égard des quartiers périurbains concentrant cette population (La France Périphérique, C. Guilluy). Dès lors, le simple désir de vivre sa culture déchaîne immédiatement les passions, surtout quand ces dernières sont alimentées par des revendications de la part de minorités dans les minorités, n’ayant pas peur de substituer le désir de vivre en harmonie par un esprit de conquête. Il s’agit donc d’une crise d’une nouvelle “politique de l’identité culturelle” dont le désir de nationalisme reflète une réaction à la perte d’autorité des Etats nations et une tentative pour la réaffirmer, ou affirmer d’autres formes d’identités. Cette insécurité est donc renforcée par le sentiment que les électeurs n’ont plus de prise sur les décisions politiques, aboutissant ainsi à une profonde crise de la représentativité dans notre pays.

Cette crise de la représentation est renforcée par une convergence programmatique des partis dits de gouvernements, autour de l’économie et de la question européenne principalement. L’anti-élitisme des partis populistes alimente la volonté de rompre avec une élite politique qui, selon les électeurs, ne tient plus compte de leurs préoccupations. Les candidats populistes, par un programme le plus souvent démagogique, parviennent ainsi à rafler les voix d’électeurs qui ne sont pas forcément d’accord avec leurs idées, mais qui souhaitent avant tout un changement radical (Anne Sophie Crouzet, “Le populisme en Europe”, Fenêtre sur l’Europe, 2 juin 2002).

Dans un monde où règne une triple compétition économique, politique et culturelle, le populisme pose avant tout un problème car il contribue à rendre les débats politiques stériles, et tend à empêcher l’émergence de décideurs politiques courageux, prêts à convaincre les électeurs de suivre une voie qui soit douloureuse, mais nécessaire.

Toutefois, il existe bien une crise de légitimité et de représentation. Est-il normal que le Front National, avec autant de voix, ait si peu de représentants ? On pourrait également faire le même parallèle pour le centre qui n’a jamais su s’imposer à cause du système électoral, alors qu’il est le plus ardent défenseur du pluralisme dans l’Histoire de la Vème république.

Construire le centre populiste

Durant la campagne présidentielle de 2007, François Bayrou mit justement l’accent sur la notion de courage. Prônant volontiers un extrême-centre, il entendait dépasser le clivage gauche-droite pour trouver des solutions aux maux de notre pays, quitte à porter des idées impopulaires mais pragmatiques.

Les français ont soif de cette nouvelle façon de faire de la politique. Il est temps de cesser les oppositions stériles (et souvent artificielles) afin d’aborder les vrais sujets de fond : les leviers d’action. Il ne faut pas succomber à la peur classique de voir une politique de rapprochement entre la Droite et la Gauche favoriser le Front National car, comme nous avons tenté de le démontrer, les ressorts du succès des populistes résident principalement dans l’inefficacité des politiques.

Les Jeunes Forces Démocrates – UDI appellent le centre à briser les tabous, et à porter des idées novatrices, en cohérence avec un projet de société global qui réponde à la problématique clé de notre pays : l’adaptation à la mondialisation. Comme nous l’avons vu, cela repose dans notre pays par une réponse à apporter à trois problématiques : le conflit générationnel, l’insécurité culturelle et la crise de la représentation.

Face aux populismes, sortir de l’impasse

Avant toute chose, nos élites doivent cesser de faire la sourde oreille face aux attentes populaires, et pour ce faire dépasser les craintes de voir la France s’engager dans une surenchère à droite. Mais pour cela, notre système démocratique est également à repenser.

Nous devons tout d’abord assumer la décentralisation, avec des pouvoirs régionaux aux prérogatives élargies. Une action politique proche des électeurs est davantage garante d’efficacité et de confiance mutuelle qu’une obscure action technocratique à l’échelle du pays. Toutefois, cette décentralisation ne doit pas être prétexte à la mise à mort de l’Etat, fut-elle progressive. Les Nations, au sein de l’Union Européenne, doivent réaffirmer leur identité et leurs valeurs communes, avec un corpus de compétences clairement identifiées comme la justice, la sécurité, la défense, la santé et l’éducation.

Nous devons également prendre en compte le malaise culturel et cibler les inégalités sociales pour tendre vers une société apaisée, tournée vers le progrès et l’ascension de toutes ses couches sociales. Comme les Jeunes Forces Démocrates – UDI le proposent de longue date (1), nous devons orienter notre économie autour de l’innovation et la création de richesses en minimisant les importations de ressources naturelles. Il faudra en outre éviter au conflit générationnel qui se dresse devant nous de gagner en ampleur, et faire en sorte qu’une redistribution des richesses soit mise en place depuis les générations responsables de la dette aux jeunes générations qui en subissent les effets, dans un système si possible gagnant-gagnant. Le Centre propose de longue date l’idée selon laquelle on pourrait financer cette redistribution par l’intermédiaire d’emplois jeunes dans les services destinés aux retraités. C’est pour cette raison qu’en 2013, notre famille politique s’était, par la voix de Jean-Louis Borloo et de Jean-Christophe Lagarde, particulièrement insurgée contre la baisse drastique des subventions accordées aux services à la personne.

Sur la question du malaise culturel, le plus dur sera d’admettre que notre pays a trop souvent, par volonté de bien faire, enterré ses racines au point de les renier. Si la laïcité fut un formidable outil de pacification de notre pays, sa forme actuelle est lourdement contre-productive pour l’harmonie entre citoyens. Enfin, nos décideurs ne doivent pas se laisser berner certains courant associatifs jouant la carte de la surenchère et de la provocation : nous devons vivre dans une société apaisée, ce qui nécessite le respect de certains équilibres.

La question de la représentativité constituera une clé pour résoudre ce malaise culturel ; avec des politiques incarnant davantage les français, on enlèvera une suspicion permanente autour d’un peuple et d’une élite qui se regardent sans cesse en chien de faïence. Dans l’alternance qui se profile, le Centre doit, comme l’avait fait François Bayrou en 2012, placer la moralisation de la vie politique et la réforme des institutions comme un prérequis indispensable au succès du quinquennat. Les Jeunes Forces Démocrates – UDI se réjouissent d’ailleurs que le président du MoDem ait pris acte du constat qu’ont fait nombre de centristes ayant participé à la création de l’UDI : sans élus, un parti ne peut imposer des idées au paysage politique.

La question du populisme sera probablement une question centrale des prochaines échéances électorales. Pour autant, elle risque fort d’être mal abordée, et de générer nombre de malentendus quant au résultat de ces élections ; ces malentendus pourront se muer en l’étincelle décisive qui portera les populistes au pouvoir cinq ans plus tard. Le Centre doit donc être là où on ne l’attend pas : dans une critique et une approche juste du populisme, comme il a souvent su aborder les problèmes avec pragmatisme, et faire émerger un corpus idéologique innovant et en capacité d’ériger les fondations, pendant cinq ans, d’une société tournée vers de nouveaux objectifs, et ayant accepté de reconnaître les nombreuses défaillances dans sa construction depuis les ruptures de la fin des années 60.

Maxime Cruzel,

vice-président en charge du Projet

Références :

(1) Consulter notamment :