Les citoyens suisses ont voté, dimanche 9 février, OUI à l’initiative de l’Union Démocratique du Centre (UDC), parti de la droite populiste, visant à limiter l’immigration dans la Confédération. Ce texte de l’UDC, qui avait été rejeté par le gouvernement et le Parlement, ainsi que par les milieux économiques, a été adopté finalement avec 50,34 % des voix. Les partis populistes et démagogues français en ont évidemment tiré la conclusion, erronée car simpliste, que notre pays  devrait en faire autant. Le résultat de cette votation nous inspire plusieurs réactions :

Une décision économiquement dangereuse et une perte de souveraineté

L’économie suisse est fortement dépendante (1) de l’UE avec laquelle la très grande majorité de ses échanges commerciaux se font, ainsi que (2) des nombreux travailleurs frontaliers qui occupent de emplois dont bien souvent les suisses ne veulent pas. La Suisse, selon plusieurs observations, fut déjà fortement pénalisée par  son refus de rejoindre l’UE en 1992, décision qui fut suivie par une hausse sensible du chômage et une croissance atone par rapport à ses voisins européens. Le pays, après une brève embellie grâce à la « bulle internet » ne retrouva la prospérité qu’après avoir signé des accords bilatéraux avec l’UE. Accords qui, du fait de la décision du peuple suisse, peuvent être remis en cause par l’UE sans aucune autre forme de procès, par l’intermédiaire de la clause « guillotine », sorte de garantie qui, tout en permettant à la Suisse d’accéder à l’El Dorado du marché européen, assurait que Berne allait « jouer le jeu » en acceptant les contreparties, dont la libre circulation pour les ressortissants de l’Union Européenne.

Et on aboutit donc aujourd’hui à une situation paradoxale : alors que l’UDC voyait en ce vote une prise de pouvoir du peuple suisse souverain, plus que jamais aujourd’hui, l’UE tient le destin de la Suisse entre ses mains, et Bruxelles a un droit de vie ou de mort sur l’économie suisse, via cette fameuse clause guillotine. Rappelons encore que 60% du commerce suisse se fait avec l’UE, et que n’ayant aucun accès à la mer, la Suisse est donc très dépendante de l’UE, même pour ses exportations hors d’Europe.

Un vote irrationnel

Paradoxalement, ce sont les régions helvétiques les plus exposées à l’immigration qui ont voté contre cette initiative de l’UDC, tandis que les régions les moins exposées ont voté OUI, témoignage d’une peur irrationnelle de l’immigration. Les patrons genevois ont bien compris qu’une grande partie de leur capacité de développement reposait sur leur facilité à trouver une main d’œuvre frontalière et qualifiée. Imposer des quotas, c’est prendre le grave risque de pénaliser le tissu industriel du pays. L’immigration qui est visée par cette initiative est celle qui apporte des compétences et de la croissance au pays, et non pas l’immigration d’espérance, souvent clandestine, faisant l’objet de débats sulfureux dans d’autres pays d’Europe mais qui était déjà très limitée en Suisse. Un grand nombre d’allemands et de français travaillant en Suisse apportent des compétences clefs que le pays ne dispose pas toujours en quantité suffisante. Le prix à payer pour cette main d’œuvre souvent très qualifiée, ‘gratuite’ puisque sa formation a été déjà réalisée par les pays étrangers, était bien modeste : un encombrement de certaines voies routières près des frontières, et une évasion fiscale certes réelle, mais dans la pratique limitée puisque la France versait de l’argent à la Suisse afin de compenser les travailleurs transfrontaliers qui payaient leurs impôts en France.

Sans surprise donc, le vote POUR a été le plus élevé dans le centre de la Suisse, où règne le plein emploi, dans des villages éloignés de l’économie mondialisée qui a hissé ce petit pays de montagnes au rang de 4ème mondial en termes d’innovation pour l’année 2013.

Cette votation n’est donc que le reflet de la crainte de l’opinion publique d’une immigration supposée ‘incontrôlée’ résultante des accords de libre-échange. Cette crainte est vieille comme le monde. C’est aussi un vote contre les élites, contre le gouvernement, contre patronat et syndicat…

1280px-Vine_Terraces_of_Lavaux_and_the_Leman_lake_in_Switzerland« Le vote POUR a été le plus élevé dans le centre de la Suisse, où règne le plein emploi. »

La récupération des partis populistes qui agitent la peur de l’immigration 

Nous dénonçons la récupération faite par le FN alors que le sujet du referendum ne portait pas vraiment sur l’immigration telle qu’on la connaît en France. En effet, l’immigration hors d’Union Européenne est déjà très largement régulée en Suisse, et il s’agit plutôt de réguler le flux de travailleurs européens qui était effectivement plus important que prévu, conséquence du miracle Suisse : sa croissance insolente et son taux de chômage extrêmement faible de 3% qui rendait la main d’œuvre étrangère qualifiée indispensable pour faire tourner le moteur économique suisse particulièrement performant.

Ce vote doit également nous faire réfléchir sur la manière démagogique par laquelle le débat a été orienté. Une formation populiste a simplifié les termes du débat en visant des boucs émissaires (l’Union Européenne et les immigrés). Nous connaissons que trop bien cette technique démagogique chez nous.

Nous constatons aussi ici les limites de la démocratie directe et de la démocratie participative quand la démagogie prend le dessus.

Une piste de réflexion : une politique européenne de l’immigration ?

Cette votation soulève toutefois un débat qu’il nous paraît  important de ne pas occulter : l’Union européenne doit-elle mettre en place une politique d’immigration à ses frontières ? C’est une question qui doit être posée aux citoyens qui la trancheront lors des élections européennes.

Contrairement aux démagogues, nous nous refusons de prôner l’illusion des quotas d’immigration au niveau national, car il est aujourd’hui totalement impossible de fermer nos frontières avec nos voisins Belges, Allemands, Italiens ou encore Espagnols, et qu’aussi restrictive que serait la politique migratoire française, elle serait dépendante de ses voisins qui pourraient du jour au lendemain adopter une politique migratoire plus souple, et donc faire de la France une destination potentielle pour des nouveaux migrants.

Pour notre part, nous pensons que l’Europe ne doit pas être ‘naïve’ et que, oui, si l’on veut plus d’Europe, cela signifie aussi mieux contrôler nos frontières communes et pourquoi pas, établir des quotas, qui relèvent davantage de choix de société d’une civilisation ou d’une nation que d’une nécessité absolue. Cette question doit donc être abordée sans complexe par les européens qui doivent, en toute souveraineté, choisir la politique migratoire à adopter pour la civilisation européenne. En aucun cas, des sujets cruciaux comme l’immigration et l’intégration ne doivent constituer des obstacles à une construction européenne rendue de plus en plus nécessaire dans un contexte à la fois de mondialisation, mais aussi de protectionnisme « roublard » de la part des superpuissances qui n’hésitent pas à user d’artifices pour s’approprier les bénéfices du libre-échange sans les inconvénients, par des monnaies aux cours de changes fantaisistes, du vol de technologies ou encore un empilement de normes burlesques dont le seul objectif est de saboter les ventes des entreprises européennes dans ces pays.

La différence avec ce qu’a fait la Suisse, c’est que l’Europe unie dispose d’un marché, le 1er mondial en terme d’échanges, qu’on pourrait qualifier d’El Dorado mondial du fait du haut niveau de vie de ses habitants. Toutes les économies du globe sont ‘droguées’ à ce marché, ce qui constitue une force politique colossale en vue d’instaurer une confrontation avec les puissances étrangères pratiquant du commerce déloyal vis-à-vis de l’Europe. Pourvu que celle-ci cesse bien sûr d’être un nain politique, sans aucun pouvoir réel. Car tout comme la France seule ou la Suisse seule, une Union Européenne sans vrai système politique, ne pouvant être portée par des dirigeants légitimés par le suffrage universel, ne peut en aucun cas rivaliser face aux géants émergeants et  à la superpuissance américaine.

Nous en sommes convaincus, c’est l’Union des peuples européens autour d’un même projet politique et économique de civilisation européenne qui fera notre force dans le monde de demain !